Entrevue de Jacynthe Carrier avec Caroline Loncol Daigneault pour Punctum  mar 15 janvier 2013

Entre chien et loup, suivre le parcours

Entrevue avec Jacynthe Carrier, par Caroline Loncol Daigneault - Punctum

Récipiendaire du prix Pierre-Ayot 2012, Jacynthe Carrier livre ici quelques réflexions sur son expo Parcours présentée à la galerie Occurrence à Montréal (jusqu'au 12 janvier).
 

Caroline Loncol Daigneault


Entrons dans le vif : quelle était la structure de départ de Parcours ?

Jacynthe Carrier

Le projet est né d'une image. La Galerie de l'UQAM m'avait invitée à produire une œuvre dans le cadre de Montréal/Brooklyn dont le format devait être une vidéo de moins de cinq minutes. J'ai vu un groupe passer à la course : c'est la première chose qui m'est apparue. Dans mon esprit, le paysage n'était pas encore clair. Je savais qu'il y avait l'aube et qu'il y avait la course. Je tenais une énigme.

J'ai alors eu l'idée de créer un événement de course à l'intérieur d'une sablière à Saint-Casimir. Je voulais y voir circuler des corps qui se dissipent puis se réunissent.

J'ai donc fourni des paramètres et des consignes relativement clairs à un groupe de participants :

Pendant une heure, vous allez courir ;
À chaque deux tours, vous vous arrêterez ;
Vous vous regrouperez dans un espace pour reprendre votre souffle ;
Un participant sera mandaté pour décider du moment du départ.
J'ai également contrôlé légèrement les vêtements et j'ai remis à quelques personnes un objet à porter. Aux participants, j'offrais donc un lieu, une action, un objet. Et chacun pouvait s'exprimer comme il l'entendait à partir de ces données.


Caroline Loncol Daigneault

Était-ce important pour toi que le lieu forme un circuit fermé ?

Jacynthe Carrier

Le lieu s'est imposé de lui-même au fil des repérages. D'une certaine façon, je trouvais intéressant de travailler la course non pas dans une dynamique d'origine et de destination, où celle-ci décrit un passage, mais qu'elle circonscrive plutôt un territoire. Je voulais qu'on se demande : est-ce le lieu qui dessine la course ou la course qui dessine le lieu ? Ce dialogue entre le lieu et le geste, c'est le jeu auquel on s'est prêté.

Caroline Loncol Daigneault

Comment as-tu choisi les participants ?

Jacynthe Carrier


J'ai recherché des personnes qui s'expriment physiquement ou qui travaillent avec leur corps, donc des performeurs, des danseurs, des coureurs, ou simplement des gens qui aiment aller au bout de leurs limites et explorer ces sensations. Ce sont des gens plutôt éloignés de moi, mais qui peuvent faire partie de ma communauté, plus ou moins. D'ailleurs, je tends de plus en plus à faire appel à des personnes que je connais moins, alors qu'auparavant elles étaient toujours très près de moi. Ce qui m'intéressait, c'était que tous ces individus avaient vraiment envie de participer, chacun portant une énergie très différente.


Caroline Loncol Daigneault

Contrairement à d'autres de tes projets où des communautés imaginaires sont présentées de manière presque ostentatoire, dans Parcours on assiste à un tableau qui comporte peut-être plus d'intériorité. Il n'y a pas tant un réseau de relations qu'un mouvement simple et circulaire qui s'empare du groupe et des individus.

Jacynthe Carrier

En effet, c'est un peu l'idée du cycle, presque celui d'une machine qui décrit un mouvement auquel chaque personne contribue. C'est intéressant de voir une masse semi-homogène qui tout d'un coup se disperse. Chaque personnage m'est apparu comme un petit grain de temps qui participe à créer un rythme.


Caroline Loncol Daigneault

Dans l'exposition, en plus de la vidéo des coureurs, on peut voir une galerie de portraits. Est-ce que cela t'a amenée à réfléchir au statut des personnages-participants ? Pour toi, appartiennent-ils au registre de la fiction ?

Jacynthe Carrier

Dans Parcours, je ne joue pas avec l'allégorie comme j'ai pu le faire dans des projets antérieurs. De réunir une galerie de portraits dans l'espace d'exposition, c'est très nouveau pour moi et, en effet, cela m'a amenée à développer une autre façon de voir les participants. Leur statut demeure toutefois ambigu, mais les portraits leur donnent certainement une nature de personnage et de fiction. Disons que je les considère comme des performeurs-personnages.

On est complètement brouillé quant à la façon de lire ces portraits. On n'est pas dans un contact de réalité où l'on chercherait à savoir qui est cette personne. Plutôt, on cherche à savoir ce qu'elle fait dans cet espace intemporel et spatialement indéterminé. C'est plus abstrait et c'est ce qui m'intéresse. On sent qu'une expérience du lieu les a traversées, comme les portraits ont été pris dans l'après-coup. Et on les redécouvre bien différemment après avoir vu la vidéo. J'aime aussi cette fierté un peu héroïque qu'ont les participants à avoir pris part à l'expérience et qui finalement se dégage des images.


Caroline Loncol Daigneault

Il y a un effet d'emboîtement, comme des poupées russes, de l'énergie contenue dans les corps à celle qui circule dans la sablière. Deux échelles que tu soignes, dans la vidéo et dans les portraits...

Jacynthe Carrier

Tout à fait ! C'est pour ça que la question d'avec qui je travaille devient importante : qui peut être motivé à l'idée de se lever à 4 heures du matin pour aller courir dans une sablière à la pluie ? Eh bien, ces personnes existent, et je crois que ça vaut la peine de leur laisser plus d'espace.

C'est incroyable, en effet, ce qui peut surgir dans une expérience comme celle de Parcours. Dans des projets antérieurs, lorsque je créais une pose ou un tableau, ça demeurait un peu plaqué sur mes intentions, alors que maintenant je pense réellement créer un lieu qui peut être habité de différentes manières. Je mets en place un système pour susciter, mais surtout pour laisser émerger les énergies qui sont en présence : créer un événement, une réelle habitation du lieu où un échange se réalise entre l'espace et celui qui l'habite momentanément.


Caroline Loncol Daigneault

Je trouve intéressant de voir ton travail se diriger vers ce dessaisissement du contrôle, de sorte que les « choses » émergent d'elles-mêmes. Au fond, tu travailles depuis longtemps les territoires en friche (physiques et imaginaires) qui sont par définition les contextes de la latence et de l'apparition. Ce sont des espaces d'indécision ou au repos qui ont une mémoire et qui se rapprochent possiblement de ce que le chercheur Gilles Clément nomme le « tiers paysage ». Ces espaces de friche sont souvent les lieux où se fomente l'imaginaire, accueillant peut-être le travail de l'inconscient à l'œuvre dans les marges d'une ville. J'y vois des parallèles avec les espaces de création que tu aménages, avec ce que tu cherches à faire surgir en créant des occasions de performance et d'improvisation. Une sorte de vocabulaire onirique qui serait susceptible de se déployer en mettant des personnes, des objets et des lieux en contact...

Jacynthe Carrier


Oui, l'œuvre entière s'est construite avec l'idée de voir surgir l'improbable.

J'ai invité les gens à l'aube. Je ne pensais pas qu'il ferait un gros soleil, mais je ne m'attendais pas non plus à ce qu'il pleuve autant. En regardant les images, on sent l'eau, la grisaille, mais on ne sait finalement pas à quel moment du jour on se trouve. Je n'aurais pas pu deviner ce qui allait émerger en termes d'intensité. C'est fascinant de voir se créer des petits systèmes qui en fin de compte deviennent autonomes.

Au fond, dans mes projets, je mets tout en place et j'espère qu'il se produira des choses que je n'ai pas prévues. Je tire simplement profit de ce qui se passe. Ça fait partie de la nature événementielle de mon travail et de mon intérêt croissant à mettre en scène le vivant et l'actif. Au début je voulais tout contrôler. De plus en plus, je m'efforce de laisser aller la mise en scène (qui devient progressivement une situation ou un système), de la laisser vivre, mais aussi d'effacer la marque de ma présence.


Caroline Loncol Daigneault

Dans tes œuvres, tu sembles préférer et cultiver l'irrésolu : le choix du crépuscule, des lieux de passage, entre ville et campagne, entre fiction et documentaire, entre personnages et personnes, et ainsi de suite. Cela se traduit même dans le choix des matières, par exemple la farine, la boue, la bruine, qui apportent du mouvant et du flou aux images...

Jacynthe Carrier

Je travaille la notion d'improbable ou d'ambiguïté. Par exemple, récemment dans mon travail de la photo, on n'est jamais dans des rendus très précis, mais dans des espaces flottants et vaporeux. Ce sont des atmosphères dans lesquelles je me sens très bien et à l'aise. Aussi, dans le processus d'un tournage, je n'envisage pas la scène comme en cinéma où l'on répéterait jusqu'à ce que cela colle à ma vision. Ce n'est pas ce qui m'intéresse. Au contraire, je nous mets dans des situations très exigeantes où nous avons notamment une heure pour capter ce qui va se produire. C'est d'ailleurs toujours curieux de discuter avec des personnes qui semblent avoir des réponses et des explications très claires au sujet de mon travail, alors que ma démarche consiste justement à façonner des espaces qui ne sont pas déterminés, régis par des lois et des codes fermes, qui me servent plutôt de point de départ pour créer de l'improbable et du poétique. Volontairement, je me donne le contexte de l'apparition comme condition de travail.

Caroline Loncol Daigneault

Je vois qu'à plusieurs égards, Parcours diffère de tes œuvres antérieures. Est-ce une voie que tu songes à approfondir ?

Jacynthe Carrier

C'est vrai que c'est une œuvre assez charnière et qui annonce autre chose... C'est sûr que plus ça va, plus j'ai envie d'explorer le corps vivant et physique. C'est drôle parce que, quand j'ai commencé, j'étais davantage intéressée par le corps pictural, par ses poses, alors que maintenant, d'emblée, je me tourne vers un corps actif qui témoigne d'une énergie, d'une force en lien avec l'espace mais aussi avec l'autre. J'ai envie d'aller dans cette direction.

Caroline Loncol Daigneault

Merci, Jacynthe, et bonne continuation dans ce parcours de l'improbable !

 

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